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Peu de touristes en ce mois d’octobre. Le tarmac est humide. Après nos excursions dans l’air raréfié de l’altiplano andin, l’air marin et la bruine font grise mine. Dans le petit hall de l’aérogare, les Pascuans attendent l’arrivée des bagages pour proposer un gîte aux arrivants. Leur vie quotidienne est organisée autour des atterrissages de l’avion. A défaut de vrai port dans l’île, le ravitaillement se fait en grande partie par les deux vols hebdomadaires.
Nous avons parcouru 3780 km depuis notre départ de l’aéroport Arturo Merino Benitez de Santiago. Nous sommes en plein milieu de l’Océan Pacifique Sud. La terre la plus proche est la modeste île de Pitcairn, à 1.900 km, ce qui fait de l’Île de Pâques le bout de terre le plus isolé au monde. L’île est petite : 24 km de long et 12 de large pour une superficie totale de 117 km².
C’est en 1722, le jour de Pâques, que Jacob de ROGGEVEEN, un marin hollandais, découvre ce minuscule bout de terre volcanique entre les côtes de l’Amérique du Sud et Tahiti. Il appelle ce bout de terre Île de Pâques (Paasch Eylandt). Son nom polynésien moderne est Rapa Nui. Les historiens pensent que son nom originel est Te-Pito-Te-Henua, ce qui veut dire le nombril du monde.
La découverte de l’île par le monde occidental doit être marquée d’une pierre noire : à partir de cette date en effet, l’histoire de l’île ne sera qu’une succession de tragédies. La civilisation pascuane frôlera même la destruction totale. Ce n’est qu’au milieu du 20ème siècle que l’île acquerra l’immense rayonnement culturel qu’elle possède aujourd’hui. Comment, à des milliers de kilomètres de toute terre, sur un morceau de rocher volcanique inhospitalier, un peuple isolé a-t-il pu développer une culture d’une telle richesse ?
Dans le petit hall d’arrivée, les Pascuans se bousculent pour attirer les touristes dans « leur » residencial. Peu de monde, le prix des chambres se négocie et chute rapidement. On passe de 50$ à 25$ la nuit... Certains Pascuans parlent anglais... un anglais lent et posé, formé, déformé et patiné au contact des visiteurs de l’île, comme celui de Martin. Martin nous accueille dans sa maison aménagée en residencial près de l’aéroport Mataveri. Longtemps pilote dans la force aérienne chilienne, il a décidé de revenir habiter dans l’île avec sa famille, où il a notamment participé aux fouilles de Thor Heyerdahl, le grand archéologue norvégien, célèbre pour avoir relié le Pérou à la Polynésie sur son fameux radeau Kon-Tiki. Depuis, il accueille les touristes. Il commence à nous raconter son île : légendes et réalités se mêlent. « On sait finalement peu de choses sur les grandes statues (Moais), dit-il, mon peuple a perdu la mémoire ». Dehors, il pleut toujours. Martin dit que le mois d’octobre est le début de la saison sèche et que la pluie devrait s’arrêter bientôt.
Le lendemain matin donne raison à notre hôte : le soleil perce peu à peu les nuages et nous décidons de descendre à Hanga Roa. La capitale de l’Île de Pâques est un village : quelques rues dallées, des maisons, des boutiques, des restaurants. Le restaurant Playa Pea s’avance sur un promontoire au-dessus de la mer. L’endroit doit être magique le soir, lorsque le soleil se couche sur la petite baie.
Devant l’église, des panneaux gribouillés de slogans indépendantistes. Les Pascuans veulent récupérer leur île, qui leur aurait été volée par le gouvernement chilien. « Rendez-nous la terre de nos ancêtres ». Le ton est donné. Dans l’église, des sculptures en bois aux visages torturés. La christianisation de l’île est un épisode intéressant de son histoire. Elle est l’œuvre du Frère Eugène Eyraud. On peut encore voir une dalle dans le cimetière de Hanga Roa, situé au bord de l’océan à côté du site de Ahu Tahai, un des plus beaux sites de Moai de l’île pour les amateurs de photos au coucher du soleil. La dalle porte l’inscription suivante : « L’Île de Pâques au Frère Eugène Eyraud qui d’ouvrier mécanicien devint ouvrier de Dieu et en fit la conquête pour Jésus-Christ ». L’arrivée du Père Eyraud et sa vie puis sa mort sur l’île reflète la déchéance dans laquelle l’île était tombée au milieu du 19ème siècle.
Après sa découverte en 1722, l’île est oubliée pendant 50 ans. Les grands voyageurs de l’époque se succèdent ensuite. Ils donnent leur nom à différents endroits de l’île : Cook en 1774 et La Pérouse en 1786. En 1808 : le premier crime d’une longue série. Après un sanglant combat, un bateau américain, le Nancy, enlève douze hommes et dix femmes avec l’intention de les revendre comme esclaves pour la chasse au phoque. Quand le bateau se trouve à plus de trois jours de l’île, le capitaine fait monter les captifs sur le pont et enlève leurs chaînes. Sitôt libres, les captifs se jettent à l’eau et se mettent à nager désespérément dans toutes les directions. On met des embarcations à l’eau pour tenter de les sauver, mais ils refusent et se noient rapidement.
L’année 1862 est décisive. Les événements de cette année expliquent en grande partie pourquoi on sait actuellement aussi peu de choses sur l’histoire de l’île : la tradition orale - véhicule de la culture - s’est perdue suite au meurtre de son détenteur. A cette époque, des bateaux sillonnent l’Océan Pacifique à la recherche de main d’œuvre bon marché pour les exploitations prospères de guano péruvien, un engrais à base de fientes d’oiseaux encore employé aujourd’hui dans l’agriculture. La fatigue, la mauvaise alimentation et les épidémies décimaient les malheureux travailleurs sur des îlots arides et brûlés par le soleil. On peut encore visiter aujourd’hui ces « îles à guano » près de Pisco au Pérou. Les chasseurs d’esclaves entreprennent une expédition vers l’Île de Pâques, la plus proche des îles polynésiennes. Au nombre des prisonniers se trouvent les notables de l’île. En quelques mois, les maladies, les mauvais traitements et la nostalgie réduisent les 1000 indigènes emmenés en servitude à une centaine. Les survivants sont ramenés à l’île, mais la plupart meurent en cours de route. Une quinzaine de Pascuans arrivent à bon port, mais ramènent avec eux la petite vérole. L’île devient un gigantesque charnier. La famine et les guerres intestines finissent par réduire la population à environ 600 individus. La plupart des membres de la classe sacerdotale disparaissent en emportant les secrets du passé. Le peuple de l’île perd sa mémoire collective.
L’apôtre des Pascuans se présente alors sous les traits du Frère Eyraud. Alfred Métraux nous raconte son histoire. Ce Français exilé en Argentine pour pouvoir payer les études de son frère destiné au sacerdoce, est ouvrier mécanicien de profession. Le destin de son frère, missionnaire en Chine, enflamme son imagination. Le 2 janvier 1864, il débarque sur l’île. Victime de larcins et tourmenté par les autochtones, il enseigne inlassablement la Bible devant un auditoire apprenant peu à peu les « nouvelles formules magiques » du prêtre, avec lesquelles « ils se sentent plus forts ». Les Pascuans répètent en cœur des prières ou les réponses au catéchisme. Le 14 août 1868, à la veille de l’Assomption, les derniers Pascuans encore non-convertis, sont reçus dans l’Eglise. Quelques jours plus tard, le Frère Eyraud se meure. Ses dernières paroles sont : « Sont-ils tous baptisés ? ». « Tous », lui répond-on. Et, en bon artisan qui a fini sa tâche, il s’endort à tout jamais pour reposer sur cette plage où, premier Européen, il était venu vivre et mourir.
Martin nous loue sa Suzuki Vitara. Très difficile de négocier un rabais pour louer son engin pendant une longue période. Le prix, c’est le prix. Il y a moins cher, mais les papiers de ces 4X4 bon marchés ne sont jamais en ordre, nous dit-il. Impatients de découvrir l’île et ses richesses, nous partons sur le champ. Ce qui frappe au premier abord, ce sont les couleurs des paysages. L’océan est d’un bleu profond. Les puissants rouleaux du Pacifique s’écrasent violemment contre les falaises noires. A quelques exceptions près (l’anse d’Anakena par exemple) pas question de se baigner, le courant est trop fort. L’île a été créée par une éruption volcanique sous-marine il y a près de 2 millions d’années. Cette éruption a fait émerger des eaux du Pacifique trois volcans qui forment l’île : le Puakatiki, le Rano Kau et le Maunga Terevaka. L’île jouit d’un climat subtropical avec deux saisons : humide d’avril à septembre (le mois de mai étant le plus pluvieux) et sèche d’octobre à mars. En dépit des importantes précipitations dont elle bénéficie, l’île manque de réserve d’eau douce permanente. En effet, l’eau de pluie s’infiltre dans le sous-sol poreux et s’écoule sous terre en direction de la mer. La température moyenne est de 20°C, mais le soleil brûle comme dans le désert de l’Atacama : la crème solaire est indispensable !
Nous commençons notre exploration par ce que les gens là-bas appellent « le grand tour de l’île ». Par des pistes de terre volcanique rouge, nous arrivons bientôt aux pieds du volcan Rano Raraku, la carrière des Moais. Son aspect suggère une interruption brusque des travaux. Les archéologues estiment l’abandon de la carrière vers 1680. Une centaine de statues sont restées inachevées et d’autres ont été abandonnées sur les flancs de la montagne. Une fois creusées à même le rocher, celles-ci devaient être transportées vers leur Ahu (l’autel sur lequel reposent les statues), parfois à des dizaines de kilomètres. Cette question nous poursuivra pendant tout notre séjour : comment un peuple en apparence démuni a-t-il réussi à transporter sur d’aussi grandes distances ces énormes blocs de roche volcanique (le plus grand Moai mesure 21 m et pèse près de 100 tonnes... mais il n’a jamais quitté le Rano Raraku).
Les hypothèses les plus diverses sont avancées. Les unes sombrent dans le mystique (les statues auraient été transportées par la Mana, la force spirituelle des chefs tribaux), le farfelu (des extra-terrestres auraient transporté les statues à l’aide de rayons lasers) ou le rationnel (progression par balancement ou roulage sur madriers). Reste que les statues ne portent aucune trace de coup ou de rayure ; or, vu la relative fragilité du tuf volcanique, si celles-ci avaient été traînées sur des kilomètres sur des rouleaux de bois, il en resterait des traces... Une autre énigme frappe l’esprit : la plupart des Moais sont renversés. Seuls certains sites ont été restaurés par les archéologues. La tradition pascuane attribue le renversement des statues aux guerres intestines qui ont ravagé l’île au début du 19ème siècle. La tradition polynésienne voulait que les vainqueurs humilient les vaincus en ravageant leurs sanctuaires. Les statues qui résistaient encore furent renversées par les expéditions occidentales. Triste destin en vérité pour cette petite île perdue : en 1868, elle tombe entre les mains d’un aventurier français, Dutrou-Bornier. En 1888, l’île est louée à la compagnie anglaise Williamson & Balfour pour y élever des moutons. Cette exploitation durera jusqu’en 1953. L’île est enfin reliée au reste du monde lors de l’inauguration, en 1967, par la LAN CHILE, de la ligne Santiago-Rapa Nui-Tahiti, et, parallèlement, par l’avènement du tourisme moderne.
A notre retour, une cérémonie militaire a lieu près de la maison de Martin. Un haut gradé de la marine chilienne remet une médaille à un jeune officier. Son visage est traversé par un large sourire, ses yeux pétillent de fierté. Martin nous raconte qu’il s’agit d’une cérémonie de remerciement organisée et financée par le Gouvernement des États-Unis, pour récompenser le jeune officier de son action héroïque de sauvetage d’un couple d’Américains en vacances sur l’île. Ceux-ci étaient allés se baigner dans les eaux bleues de l’Océan Pacifique, à une centaine de mètres du rivage, lorsqu’ils furent attaqués par un requin. Ils allaient succomber, lorsque, courageusement, le jeune officier s’est jeté à l’eau, a arraché le couple de l’emprise du requin et les a ramenés sains et saufs à bord de son patrouilleur. Il les a immédiatement emmenés à l’hôpital de Hanga Roa. L’Américain perdit un bras et sa compagne une jambe.
Le charme mystérieux de l’île agit... La vue des Moais couchés sur le ventre nous interpelle. Le soir, nous dévorons les livres que nous avons apportés d’Europe. Ensuite, on en discute, on tente de voir clair dans les différentes théories des archéologues.
La carrière du Rano Raraku fournissait la matière première pour sculpter, d’une pièce, le corps des Moais. Le cratère du Puna Punau procurait aux Pascuans la pierre volcanique rouge avec laquelle ils confectionnaient les Pukaos, les couvre-chefs des Moais. Ils fabriquaient leurs outils et leurs armes à partir de l’obsidienne du volcan Orito. Les statues prenaient réellement vie lorsqu’on leur donnait un regard, confectionné à partir de coquillages et de corail, avec lequel elles scrutaient le ciel. La lente dégradation des Moais est préoccupante. Des techniques modernes permettent - à chaque traitement du tuf - de retarder l’érosion de 30 à 50 ans. Mais les techniques modernes ont un coût qui semble difficilement supportable par l’économie locale. Le monde occidental va-t-il se réveiller et aider à conserver les vestiges d’une civilisation dont il a contribué à anéantir les racines?
Les nuages et le soleil dessinent des ombres fugaces dans le paysage aride. Notre route nous mène à la pointe Est de l’île, au site d’Ahu Tongariki. Les quinze statues colossales ont été renversées par le raz-de-marée de 1960. La résurrection du site est achevée le 14 mai 1995 grâce la mise à disposition par la firme de construction japonaise Tadano d’une puissante grue mobile, avec laquelle les 15 géants sont redressés sur leur Ahu originel.
Un sentier nous mène ensuite à l’anse d’Anakena. Une plage blanche aux eaux tièdes et calmes, bordée de cocotiers. C’est ici que la légende fixe l’arrivée du Roi Hotu Matua, le Père Fondateur de la civilisation pascuane originelle : le peuple des « Longues oreilles ». Arriva ensuite le peuple des « Courtes oreilles », qui, après de longues et terribles guerres intestines, réussit à éliminer le peuple des « Longues oreilles ». C’est à moment que la carrière du Rano Raraku aurait été abandonnée. L’attrait de ces guerres était accru par la perspective de banquets dont les cadavres des ennemis constituaient le plat de résistance. L’homme n’était-il pas le seul grand mammifère dont on pouvait goûter la chair ? Le cannibalisme ne disparut de l’île qu’après l’introduction du christianisme. Les indigènes avouèrent aux missionnaires que les doigts et les orteils étaient des morceaux de choix. Ceux qui avaient pris part au repas étaient en droit de montrer les dents aux parents de la victime et de leur dire : « Votre chair m’est restée entre les dents ».
Un des murs des deux temples de l’Ahu Vinapu ressemble à s’y méprendre aux murailles du Cuzco au Pérou et de Tiahuanaco en Bolivie : les immenses pierres s’imbriquent parfaitement les unes dans les autres. Certaines parties du site datent de 400 ans après J.-C.. La ressemblance est troublante : alors que la grande majorité des théories avancent l’origine polynésienne du peuplement de l’île, l’existence de ce « mur inca » peut en faire douter.
Les narines et les oreilles remplies de poussière rouge, nous arrivons au site d’Orongo, au bord du cratère du volcan Rano Kau. Le site d’Orongo est le seul vestige du centre cérémonial voué à Make Make, le Dieu-Oiseau. La fête se déroulait chaque année au mois de juillet, au début du printemps austral. Les hirondelles de mer venaient pondre sur un des trois îlots au large d’Orongo, Motu Nui. Les Anciens de l’île organisaient un concours pour la quête du premier œuf de l’hirondelle de mer. Après avoir affronté des à-pic impressionnants et une mer infestée de requins, le vainqueur pouvait prétendre au titre d’Homme-Oiseau. Considéré comme l’incarnation du dieu, l’Homme-Oiseau devenait un personnage sacré. Au bout d’un an, l’œuf magique perdait son pouvoir. Depuis l’abandon du culte, il semble que les hirondelles de mer aient cessé de pondre sur l’îlot de Moto Nui.
Le soir, nous nous retrouvons au restaurant Playa Pea. Les menus ne sont pas fort variés (thon, poulet ou bœuf avec de la purée ou des frites), mais l’endroit est idyllique. Au loin, des canots à moteur déchargent les entrailles d’un cargo dont les mâts tentent de retenir la gigantesque boule rouge du soleil couchant.
Nous devons à présent quitter l’île et nous sommes tristes. Tristes de partir et le cœur serré par le récit des tragédies de l’île. Nous avions rencontré - à travers les vestiges de sa civilisation - un peuple exilé qui avait vécu sur une île démunie, perdue en plein milieu de l’océan. Un jour les Pascuans ont perdu la foi en leurs statues. Abandonnés par les dieux qui les avaient autrefois fait échouer sur la plage d’Anakena et secondés par ces hommes venus d’un autre monde, ils s’exterminèrent et devinrent un peuple de cannibales.
Pendant que l’avion prend son envol, je ne peux m’empêcher de penser à une autre date historique dans l’histoire de l’Humanité : le 21 juillet 1969. Ce jour-là, un Américain mettait le pied sur la lune. Le monde entier découvrit alors les photos spectaculaires de sa planète au-dessus de l’horizon lunaire, mince boule bleue perdue au milieu de l’univers. L’histoire sombre de l’île nous apprend qu’aucune civilisation n’est éternelle. C’est ce que semblent nous souffler les grandes statues immobiles, le dos tourné à l’océan. Si l’on n’y prend garde, ce qui arriva à leurs Pères pourrait nous arriver un jour : ne plus pouvoir nous souvenir de notre passé.